jeudi 21 août 2008

« Les changements dans les esprits sont lents » - Interview de Biljana Kovacevic-Vuco, présidente de YUCOM

A-Ch. Fauvel : Dix ans après la création de YUCOM, constatez-vous une évolution des missions visées par l’organisation ?

Biljana Kovacevic-Vuco : L’aventure YUCOM a débuté en 1997 ; nous voulions introduire une nouvelle méthode de travail dans le cadre d’une ONG. Nous étions et sommes tous des professionnels du droit, avocats ou juristes. Les membres fondateurs de l’organisation partageaient tous une opposition vis-à-vis de Slobodan Milosevic. Les travaux se concentraient essentiellement en une aide juridique pour les victimes de violations de droits de l’homme. Les débuts furent très difficiles : pas d’argent, pas de soutien politique. Nous travaillions quasiment dans l’illégalité. Les membres d’ONG subissaient la répression, risquaient une arrestation à tout moment. Mais les choses ont changé le 5 octobre 2000, avec la chute de Milosevic. Notre organisation a dès lors joui d’une plus grande popularité ; nous avions développé un réseau de 20 bureaux d’aide juridique dans tout le pays. Nous avons alors reçu davantage de demandes et d’invitations. Nos missions se sont alors diversifiées : notre objectif est d’améliorer le cadre juridique en Serbie et de permettre le progrès de la démocratie et des droits de l’homme par la mise en œuvre de nouvelles lois. La pression exercée sur les gouvernements successifs a permis un avancement concernant l’accès à l’information, l’amnistie des déserteurs et des prisonniers politiques sous Milosevic. Nous avons provoqué des débats nécessaires : la justice en transition, le rôle de la Serbie pendant les guerres. Nos missions se sont considérablement élargies. Dès 2003, nous nous sommes engagés dans la réhabilitation de Djindjic, assassiné après avoir été la cible d’une propagande féroce. Nous nous sommes attirés les foudres de Kostunica, qui s’est lancé dans une campagne de diabolisation à notre encontre. Ce fut la plus intense que YUCOM ait eu à endurer. Cette diabolisation n’a pas totalement disparu ; les préjugés contre les ONG sont encore conséquents.

Dix ans après la création de YUCOM, nous nous conformons toujours à notre approche juridique : défendre ceux dont les droits ont été violés, et ce, jusqu’aux cours internationales, ainsi qu’améliorer la législation nationale.

A-Ch. Fauvel : A quels obstacles êtes-vous confrontés dans la réalisation de vos objectifs ?

Biljana Kovacevic-Vuco : Il est clair que de nombreux obstacles se trouvent sur notre chemin. Notre image est toujours mauvaise auprès de la majeure partie de la population, image relayée par les medias et les hommes politiques (surtout Kostunica). Nous sommes toujours considérés comme des ennemis d’Etat, des démons, des fauteurs de troubles. Jusqu'à il y a encore deux mois, les attaques à mon encontre et à celle de Natasa Kandic ou Sonia Biserko étaient quasi-quotidiennes. On nous confondait même dans la rue. Mais aujourd’hui, l’atmosphère n’est plus la même. Des études récentes ont montré que certaines ONG sont mieux acceptées et plus légitimes aux yeux des Serbes que certaines institutions officielles. Chaque année, une étude communique les 100 femmes les plus influentes et nous sommes toujours parmi les 100 premières. Et c’est bien parce que nous jouissons d’une telle influence que les autorités cherchent à minimiser nos actions.

Nous ne bénéficions pas de soutien du gouvernement, ce qui pose problème pour nos financements. Maintenant que le gouvernement est « démocratique », les organisations internationales nous poussent à établir un partenariat avec les autorités nationales. Mais nous refusons cet accord ; ce qui nous fait perdre le soutien de certaines puissances étrangères, qui ne comprennent pas notre choix. De surcroît, les ambassades, qui représentent une grande partie de nos donateurs, ont été choquées que nous ayons publié cette étude sur Kostunica ; ils ne comprennent pas pourquoi nous critiquons l’ancien Premier ministre. YUCOM a dû en subir les conséquences financières. Nous avons été « punis » et j’ai été poursuivie en justice à maintes reprises.

Il est encore trop tôt pour définir l’état de nos relations avec les autorités ; j’ai toujours été proche de Boris Tadic. Nous gardons une distance critique vis-à-vis de ses actions : nous étions très critiques a son égard au temps de sa coopération avec Kostunica, et nous le sommes toujours eu égard à sa position sur le Kosovo. Mais nous savons lui apporter notre soutien comme lors de l’arrestation de Karadzic ou de la signature de l’Accord d’Association et de Stabilisation. Il est clair que nous sommes davantage proches du LDP qui concentre les valeurs pour lesquelles nous nous battons.

A-Ch. Fauvel : Entretenez-vous des relations avec des ONG d’Europe ?

Biljana Kovacevic-Vuco : Oui, bien sûr. YUCOM jouit de nombreux contacts. Elles nous envoient des messages de soutien, des invitations- nous participons à des conférences internationales communes et pouvons partager nos expériences. La coopération s’opère sur différents types de projets et à différents nouveaux, de simples conseils à de véritables projets construits ensemble. Nous avons, par exemple, coopéré avec une ONG française, la FIDH, Fédération Internationale des Droits de l’Homme.

A-Ch. Fauvel : Vous inscrivez-vous dans une logique d’anticipation de l’adhésion de la Serbie à l’Union européenne ?

Biljana Kovacevic-Vuco : J’aimerais vraiment que nous entrions dans l’UE. La Serbie est sur la bonne voie mais elle doit continuer à améliorer son cadre juridique et renforcer la protection des droits de l’homme. Dans cette perspective, notre combat pour le respect du droit s’inscrit dans une logique d’anticipation de l’adhésion à l’UE ; le lobbying que nous exerçons sur les autorités pour mettre en place certaines législations ne perd pas de vue les exigences européennes. Nous essayons de conformer le système juridique serbe aux standards juridiques européens indispensables en vue d’une adhésion. La signature de l’Accord d’Association et de Stabilisation est un grand pas en avant et nous sommes impatients de le voir ratifié. De grands changements s’opèrent dans les esprits : petit à petit, la population prend conscience que soutenir l’adhésion de la Serbie à l’UE n’est pas une traîtrise.

A-Ch. Fauvel : Quels projets l’équipe de YUCOM envisage-t-elle de mettre en œuvre dans un avenir proche ?

Biljana Kovacevic-Vuco : De nombreux projets sont en cours. Nous lançons un important programme sur une période de 3 ans, « Institutions in jeopardy ». Nous poursuivons nos projets de coalition avec d’autres ONGs, « Coalition for Tolerance » et « Coalition for free access to Information » ; et nous continuons de soutenir ceux que nous représentons en justice, dont les procédures ne sont pas achevées. Nous souhaitons vraiment nous concentrer sur la mission première de l’ONG, la défense des droits de l’homme. Nous nous sommes portés candidats dans le cadre d’un programme mis en place par la Commission européenne, International Human Rights Standards.

Mais de nouveau, trouver des financements est un véritable problème car seules les ONG soutenant explicitement le gouvernement reçoivent des financements d’Etat. Ces organisations fonctionnent comme des organismes étatiques. Il y a de nombreuses ONGs en Serbie. Mais peu d’entre elles traitent des questions sensibles que sont les crimes de guerre, la coopération avec le TPIY ou les turbulences de la vie politique. Elles cherchent à éviter ces problèmes et n’apprécient pas que nous les abordions.

Notre objectif est dorénavant de trouver une source de financement stable, pouvant s’inscrire dans la durée et suffisante. Mais la Serbie est en transition- il n’est pour l’instant pas envisageable d’attendre des financements de la part de riches philanthropes ; YUCOM ne souhaite pas prendre le risque d’être mêlé à une affaire d’argent sale. Nous menons donc un combat quotidien pour nous faire connaître auprès du microcosme bruxellois et ainsi obtenir des aides. L’Accord d’Association et de Stabilisation ne résoudra pas ce problème ; nous en serons davantage victimes que bénéficiaires.

A-Ch. Fauvel : Quelles conclusions tirez-vous de l’arrestation et du transfert de Karadzic ? Qu’attendez-vous de son procès ?

Biljana Kovacevic-Vuco : L’arrestation et le transfert de Karadzic sont un moment historique pour la Serbie. Je pense que cet événement aura des conséquences positives auprès de l’opinion publique. Lors du procès de Milosevic, le pays n’a pas affronté son passé. Milosevic a « aidé » la population à détester le TPIY, plus que jamais. Je pense que cette arrestation relève d’un pragmatisme politique ; les gouvernants ne laisseront plus les choses se passer comme au temps du procès de Milosevic- il n’y aura pas de propagande anti-TPIY. Ce sera dans l’intérêt de tous d’aborder les crimes commis par Karadzic. Ce procès aura des conséquences sur l’opinion publique, du moins je l’espère. J’espère que ce procès sera l’occasion d’ouvrir le dossier des crimes de guerre et que les medias seront amenés à aborder le siège de Sarajevo, le massacre de Srebrenica. Il est temps d’aborder ces questions. Les changements dans les esprits sont lents mais ce procès peut amener de réels changements dans l’esprit collectif.

Interview réalisée le 5 août 2008 par Anne-Charlotte Fauvel.

Présentation de YUCOM, ses missions et ses origines

YUCOM, alors appelé, « Yugoslav Lawyers Committee for Human Rights » a été fondé en 1997 par Biljana Kovacevic-Vuco, Stevan Lilic, Zorica Mrscevic, Maca Bulajic et Dejan Milenkovic. C’est une organisation non gouvernementale dont les membres sont des experts juridiques.
Ils sont engagés dans la promotion et la défense de la règle de droit et des droits de l’homme.

Les missions de YUCOM peuvent se repartir en trois grandes catégories :

1. Un programme d’aide juridique : nos experts se déplacent en Serbie pour former des avocats et juristes d’ONGs locales a l’assistance juridique et aux standards internationaux et européens en matière de droit de l’homme. YUCOM a donc developpé un réseau puissant d’aide juridique. En outre, le Comité est amené à apporter assistance juridique aux civils estimant que leurs droits ont été violés. Dans cette logique, l’ONG est allée jusqu'à représenter à trois reprises des citoyens serbes devant des cours internationales ; ces tentatives ont été couronnées de succès devant la Cour européenne des droits de l’Homme et devant le Comite des Nations Unies pour les Droits de l’Homme. (http://www.yucom.org.rs/rest.php?idSek=18&idSubSek=61&tip=vestgalerija&status=prvi )

2. YUCOM fournit également un travail de Lobbying auprès des institutions officielles et de l’opinion publique pour le progrès du droit en Serbie et la mise en œuvre de la législation relative au libre accès a l’information, aux lois d’Amnistie (adoptée en 2000), la violence faite aux femmes, contre la torture (incorporé au Code Pénal de la République de Serbie en 2005.) YUCOM rédige ainsi de nombreux communiques de presse afin de faire connaître les positions de YUCOM, par sa présidente, Biljana Kovacevic-Vuco, vis-à-vis a de l’actualité juridique et politique en Serbie. Chaque semaine voire davantage en fonction de l’actualité, l’ONG diffuse sa « newsletter », EWS, « Early Warning System. » auprès d’une centaine de contacts en serbe et en anglais. YUCOM accorde actuellement beaucoup d’importance a dénoncer l’incitation à la haine raciale et aux crimes racistes (hate speech and hate crimes) par une veille quotidienne de toute forme de media et ainsi attirer l’attention de l’opinion publique et parvenir a mettre en œuvre une législation protectrice en Serbie.

3. Enfin YUCOM publie régulièrement un grand nombre d’études, et a lancé une thématique éditoriale, « Public files, not to be forgotten », traitant des parcours de Aleksandar Tijanic, actuel Président de RTS et de Vojislav Kostunica.

Pour plus d’infos, consulter le site de YUCOM : http://www.yucom.org.rs/index.php.

Traduit par Anne-Charlotte Fauvel.

mardi 5 août 2008

"Le TPIY n'est pas antiserbe" (E. David)

D. Grcic: Eric David, vous êtes professeur de droit international à l'Université Libre de Bruxelles (ULB). Comment accueillez-vous l'interpellation de Radovan Karadzic?

E. David: Le partisan farouche de la lutte contre l'impunité que je suis ne peut évidemment que se réjouir. Je suis entièrement favorable à cette arrestation et j'espère qu'on réussira aussi à arrêter Ratko Mladic et Goran Hadzic. On peut sans doute contester la manière dont la Yougoslavie a été divisée et je l'ai fait in illo tempore : il n'y avait pas de raison de reconnaître un "droit à l'autodétermination" aux Musulmans bosniaques et non aux Serbes de Bosnie-Herzégovine. Mais la légitimité d'une revendication ne justifie pas des violations des droits humains les plus élémentaires. La manière dont les Serbes de Bosnie-Herzégovine ont lutté pour faire valoir leurs revendications est inacceptable. Les massacres de Srebrenica, les bombardement de civils et d'autres horreurs sont intolérables. La légitimité éventuelle d'une lutte ne légitime pas l'emploi de n'importe quel moyen.

D. Grcic: La presse fait état d'un éventuel accord signé en 1995 entre Richard Holbrooke (USA) et Radovan Karadzic, accord secret selon lequel Karadzic n'aurait rien à craindre du TPIY, en ce sens que jamais il n'y serait livré. Un tel accord, s'il existait, pourrait-il assurer une impunité réelle à l'inculpé? Par ailleurs, s'il était démontré qu'un pays, quel qu'il soit, a protégé pendant quelques années R. Karadzic, ce pays pourrait-il, en droit, devoir rendre des comptes, et à qui?

E. David: A supposer qu'un tel accord eût jamais existé, il n'aurait aucune espèce d'incidence sur une décision du Conseil de sécurité de l'ONU. Le TPIY a été mis en place au début des années 1990 par une décision du Conseil de sécurité qui s'impose à l'ensemble des Etats-membres des NU, conformément à l'article 25 de la Charte. Cette décision exige de poursuivre pénalement, devant le TPIY, les responsables d'atrocités commises en ex-Yougoslavie. Même si les USA avaient laissé entendre qu'ils protègeraient Karadzic, il n'en demeure pas moins que la décision du Conseil de sécurité l'emporte sur tout accord entre Etats. (Les Serbes de Bosnie ne sont pas un Etat et il s'agirait donc d'une sorte d'engagement unilatéral des USA.) Ce que fait le Conseil de sécurité s'inscrit dans le cadre de la Charte des NU, et l'article 103 de la Charte prévoit que les obligations qui découlent de la Charte l'emportent toujours sur les accords des Etats qui seraient contraires aux obligations fondées sur la Charte. Si un tel accord existe, il est inopposable au TPIY.

Concernant la deuxième partie de votre question, le droit international humanitaire oblige les Etats à poursuivre les auteurs de crimes de droit international humanitaire. Si un Etat y faisait obstacle, ce serait un fait internationalement illicite et la responsabilité de cet Etat serait engagée. La Cour internationale de Justice l'a dit en son arrêt du 26 février 2007, dans l'affaire Bosnie contre Serbie quand la Cour a constaté que la Serbie avait violé son obligation de prévention en ne prenant pas toutes les mesures pour veiller à ce qu'il n'y ait pas de génocide à Srebrenica.

D. Grcic: Des victimes du génocide de Srebrenica considèrent que les institutions internationales dont l'ONU et les forces de maintien de la paix sont également responsables de manque de soutien, d'aide, de prévention ou de lutte contre le génocide. Qu'en pensez-vous?

E. David: La communauté internationale n'a probablement pas fait tout ce qu'elle était en mesure de faire. Il y a eu de bonnes choses, comme la création de zones de sécurité, mais le drame est qu'on n'a pas donné à ces zones de sécurité les moyens de se défendre. Il faut se rappeler que dès le début de l'assaut donné par les forces serbes, une partie des forces néerlandaises a été immédiatement capturée et on peut comprendre que les Pays-Bas aient hésité à donner le feu vert à l'OTAN pour bombarder les forces serbes. Après une "période de flottement" où les Pays-Bas semblaient prêts à accepter une telle intervention, ils ont reculé lorsqu'ils ont vu que leurs hommes, prisonniers des forces serbes, risquaient d'être exécutés à titre de représailles. Ce recul est donc compréhensible. Cela étant, on aurait probablement pu faire davantage sur le plan militaire pour mieux protéger les zones de sécurité. On ne peut que regretter que de telles zones n'aient pas été immédiatement créées au Rwanda, en avril 1994, au moment du génocide !

D. Grcic: En Serbie, un récent sondage aurait montré que la population considère dans sa majorité que le TPIY est antiserbe. La Russie considère pour sa part que le TPIY est partisan. Avez-vous connaissance d'études scientifiques sur ce point?

E. David: J'ai lu la plupart des jugements de fond rendus par le TPIY et je peux vous assurer qu'il n'est pas antiserbe. Le fait est que beaucoup d'atrocités ont été commises par des Serbes, mais Il faut aussi constater que des jugements ont été rendus pour des crimes imputés à des opposants aux Serbes : Kosovars, Musulmans bosniaques, Croates ...

Certes, des acquittements ont été prononcés, comme dans la récente affaire Haradinaj (où des Kosovars étaient poursuivis) mais, dans ce cas, c'est parce que des personnes refusaient de venir témoigner; elles ne faisaient pas confiance aux programmes de protection des témoins. Le Tribunal n'en est pas moins conforme à l'idéal d'impartialité et d'indépendance de la justice. Il n'a pas de parti pris contre les Serbes. Il se fait que ce sont des Serbes qui, semble-t-il, ont commis les exactions les plus nombreuses, d'où le nombre plus important de procès menés contre eux.

Là où on pourrait avoir des frustrations c'est à propos des bombardements du Kosovo et de la Yougoslavie en 1999. Le Bureau du Procureur avait pourtant ouvert une enquête à ce sujet, mais il n'a pas osé mettre en cause la responsabilité de l'OTAN au nom de raisons qui n'emportent pas totalement l'adhésion. Par exemple, le bombardement de l'immeuble de la Radio Télévison Serbe (RTS) était clairement une violation du droit international humanitaire. Mais les experts militaires du Procureur ont prétendu justifier ce bombardement par le fait que ce bâtiment pouvait servir de relais radio entre le QG serbe et le front. Du coup, RTS devenait un objectif militaire qui pouvait être attaqué. Ce n'est pas convaincant pour diverses raisons, et on peut se demander si ces experts n'ont pas été influencés par le fait qu'il ne fallait pas s'aliéner la SFOR qui avait permis la capture de plusieurs accusés ! Le tribunal ne voulait sans doute pas se tirer une balle dans le pied, mais en toute logique le tribunal aurait pu faire preuve de plus d'audace.

Cela étant, il faut comprendre que la communauté internationale n'est pas encore un super-Etat (de droit). Il est significatif que l'artlcle 16 du statut de la Cour Pénale Internationale permet au Conseil de Sécurité d'empêcher une enquête ou des poursuites dans une affaire inscrite au rôle de la Cour. Dans les relations internationales actuelles, on admet donc qu'un organe politique puisse interférer dans des affaires judiciaires !

Bruxelles, le 5/08/2008.

lundi 4 août 2008

Un ancien commandant du camp de concentration de Jasenovac enterré dans son uniforme oustachi

Un criminel de la seconde guerre mondiale, Dino Sakic, a été enterré il y a peu à Zagreb.

Selon le site Altermedia: "C’est (...) à l’âge de 21 ans, que Sakic arriva à Jasenovac en 1942 et parvint ensuite à grimper l’échelle hiérarchique jusqu’au poste de commandant qu’il occupa pendant sept mois en 1944. Petit protégé du responsable de tous les camps de concentration croates, Vjekoslav Luburic, il en épousa la sœur Nada (signifiant Espoir en serbe), qui elle-même débuta une carrière de garde à la section des femmes du camp de Stara Gradiska à l’âge de 16 ans. La guerre perdue, Sakic et son épouse se réfugièrent en Argentine, où ils arrivèrent comme Ante Pavelic grâce au réseau d’exfiltration mis en place par le Vatican. C’est sous son vrai nom qu’il y vécut au grand jour pendant plus d’un demi-siècle avec sa femme, désormais rebaptisée Esperanza, tout en menant une affaire de textile. Dans les années 90, il donna même des interviews à des journaux croates et affirma en 1994 à la revue Magazin, à l’occasion de la visite d’Etat du président croate Franjo Tudjman à Buenos Aires, qu’il était fier de qu’il avait fait et le ferait à nouveau, tout en déplorant qu’il n’y ait pas eu davantage de Serbes à mourir à Jasenovac." «Déniché» par le chasseur de nazis Zuroff, il fut renvoyé en 1998 en Croatie où, reconnu coupable de la mort d’au moins 2 000 détenus entre mai et novembre 1944, il fut condamné à vingt ans de prison l’année suivante pour crimes contre l’humanité. "

Il y aurait eu 300 participants à la cérémonie d'enterrement. Le prêtre catholique qui officiait s'est distingué par des propos déplacés, allant jusqu'à dire que Dinko Sakic "constituait une base de la Croatie d'aujourd'hui". L'ambassadeur d'Israël en Croatie a protesté.

Sources: AFP, Dinko Sakic, le commandant de l’"Auschwitz croate", enterré dans son uniforme oustachi (Agoravox) et Croatie : décès de l’ancien commandant du camp oustachi de Jasenovac (Courrier des Balkans).

dimanche 3 août 2008

13e anniversaire de la disparition de Avdo Palic (Amnesty International)

Selon Amnesty International (document de 1996): Avdo Palic a «disparu» le 27 juillet 1995. On ignore toujours ce qu'il est advenu de cet homme, bien qu'une enquête ait semble-t-il révélé, en avril 2006, le lieu plus ou moins exact où sa dépouille a été ensevelie. Le retard pris dans l'examen des lieux et dans les opérations d'exhumation d'éventuels restes humains est source de nouvelles souffrances pour sa famille, qui continuera à vivre dans l'incertitude tant qu'elle ne saura pas exactement ce qui lui est arrivé. Le colonel Avdo Palic a été emmené de force par des soldats de la Vojska "Republika Srpska" (VRS, Armée de la «République serbe») alors qu'il se trouvait dans l'enceinte du camp de la Force de protection des Nations unies (FORPRONU), à Zepa, dans l'est de la Bosnie-Herzégovine. En ces temps de guerre, il était commandant de l'Armija Bosne i Hercegovine (ABH, Armée de la République de Bosnie-Herzégovine) dans la «zone de sécurité» des Nations unies à Zepa. Il était parti négocier l'évacuation des civils résidant dans cette ville, qui était tombée aux mains de la VRS. Le général Ratko Mladic, commandant de la VRS, aurait été présent à Zepa lors de ces négociations, menées par un autre haut gradé de la VRS, le général Zdravko Tolimir. Après être monté, selon certaines sources, dans un hélicoptère en partance pour le quartier général de la VRS, dans l'est de la Bosnie-Herzégovine, Avdo Palic n'a plus jamais été vu en public. Selon les informations reçues, il se trouvait toujours en détention en 1996, époque à laquelle il aurait été envisagé de le libérer dans le cadre d'un échange de prisonniers.

Phivan Wright (Amnesty International groupe 23 de Houston) a créé un site internet en anglais sur ce sujet: http://www.whereisavdopalic.com/ et appelle les lecteurs à écrire aux autorités de Bosnie pour leur demander de faire toute la lumière sur cette disparition. On trouve un modèle de lettre et les emails des autorités.

Merci à Owen qui m'a signalé cette information.

vendredi 1 août 2008

"Des manifestants s'en prennent à des journalistes qui couvraient l'arrestation de Kraradzic" (IFEX)

Voici le texte intégral d'un communiqué de l'IFEX (30 juillet 2008).

Des journalistes qui couvraient l'arrestation du dirigeant serbe de Bosnie Radovan Karadzic continuent d'être harcelés et agressés, indiquent l'Association des médias électroniques indépendants (Association of Independent Electronic Media, ANEM), Reporters sans frontières (RSF) et la Fédération internationale des journalistes (FIJ).

Bosko Brankovic, un cameraman de la station de Radio Télévision B92, membre de l'ANEM, a été attaqué le 24 juillet tandis qu'il filmait à Belgrade des milliers de manifestants qui protestaient contre l'arrestation, survenue le 21 juillet, de Karadzic pour crimes de guerre.

Brankovic a été blessé pendant qu'il filmait un groupe de protestataires qui agressaient un photographe de l'agence FoNet News, qui prenait également des photos des manifestants. Selon l'ANEM, un jeune homme a envoyé Brankovic par terre et a continué à le frapper à coups de pied tandis que les autres autour l'encourageaient aux cris de « frappe le reporter » et que les policiers regardaient sans bouger. RSF rapporte que Brankovic a eu les deux jambes fracturées, les ligaments des genoux déchirés, et que son appareil a été détruit.

Selon l'ANEM, des attaques du même genre contre des reporters et des citoyens se sont répétées depuis l'arrestation de Karadzic, sans aucune condamnation de la part des autorités. L'ANEM rapporte au moins cinq incidents distincts à Belgrade et à Novi Sad les 22 et 23 juillet.

« Ces attaques contre les professionnels des médias constituent une tentative renouvelée pour créer une atmosphère de peur et d'anxiété, afin d'empêcher les médias de... présenter au grand public une information complète et objective sur toutes les questions auxquelles il s'intéresse et sur lesquelles il a le droit d'être informé », dit l'ANEM. L'organisation demande aux autorités d'identifier et de punir les auteurs de ces agressions.

Karadzic a quitté la Serbie par avion et devrait être remis le 30 juillet au tribunal pénal international des Nations Unies à La Haye pour y répondre à des accusations de génocide. Il est accusé d'avoir orchestré le massacre de 8 000 musulmans en 1995 dans la ville de Srebrenica, en Bosnie, et d'avoir autorisé l'exécution de civils pendant le siège de Sarajevo.

Karadzic était le commandant des Serbes de Bosnie lorsque ceux-ci ont commis un certain nombre de violations de la libre expression, qui allaient de l'inscription sur des listes noires de journalistes critiques et la restriction de leurs mouvements, jusqu'aux agressions commises contre les journalistes et les sociétés de médias.

En dépit des allégations de crimes de guerre qui pèsent sur lui, Karadzic est toujours vénéré par un grand nombre comme héros de guerre parce qu'il a aidé à la création du mini-État Serbe de Bosnie. Une manifestation organisée à Belgrade le 29 juillet pour protester contre son extradition a attiré plus de 15 000 de ses partisans. La FIJ rapporte que le cameraman Oscar Martínez, de la télévision publique espagnole TVE, s'était fait détruire son appareil et qu'il était hospitalisé après avoir été frappé par un manifestant qui brandissait une barre de fer.

Consulter les sites suivants :
- ANEM : http://tinyurl.com/668uw8
- RSF : http://www.rsf.org/article.php3?id_article=27947
- FIJ : http://tinyurl.com/59cyo7
- Human Rights Watch, à propos de Karadzic : http://tinyurl.com/6prqz4
- Alertes de l'IFEX sur les violations de la liberté de la presse sous Karadzic :
http://www.ifex.org/en/content/view/full/608/

"La guerre n'empêche pas les gens de tomber amoureux". Interview d'E. Chapuis

D. Grcic: Eléonore Chapuis, vous êtes une jeune chercheuse, et vous vous intéressez à la zone des Balkans. D'où vient votre intérêt pour cette région ?

E. Chapuis: Il est né lors de mon premier voyage dans cet espace (c'était en Serbie, il y a 4 ans), et quelque chose m'a interpellée là-bas. Le charme a opéré discrètement puis s'est concrétisé grâce aux opportunités de recherche qui m'ont été offertes par l'Université Libre de Bruxelles où j'effectuais une année Erasmus, et ma curiosité de départ s'est rapidement étendue à toute la région ex-Yougoslave.

D. Grcic: Vous avez résidé un moment en Bosnie et vous vous intéressez à la question des couples mixtes. Dispose-t-on de données statistiques fiables sur le nombre de couples qui ont survécu à l'éclatement de la Yougoslavie ? Les couples mixtes demeurent-ils une réalité importante ?

E. Chapuis: Je suis restée en tout à peine 6 mois en Bosnie-Herzégovine, et j'ai vite ressenti que ce n'était pas le moment pour moi d'aborder le sujet de ces unions exogames. Je me suis donc penchée sur la construction-destruction-reconstruction du patrimoine architectural musulman d'une ville d'Herzégovine, Stolac.
Néanmoins, vivre sur mon terrain sans attache institutionnelle et libre de mon temps m'a offert l'opportunité de multiplier les rencontres et de me rendre compte sans aborder ma principale thématique de recherche que malgré la guerre et les ségrégations scolaires et spatiales qui en ont résulté, cela n'empêche pas les gens de tomber amoureux et de continuer à se marier.
En ce sens, ces couples dits mixtes demeurent une réalité absolument primordiale, car ils font l'objet d un contrôle social étroit, parfois redoutable, et que les interdits qu'ils ont à briser mettent leur amour à si rude épreuve qu'ils valent définitivement selon moi le 'détour anthropologique'.
Bien sûr, leur nombre est moindre qu'à l'époque yougoslave, en grande partie pour les raisons que je viens d'évoquer. Cependant, les statistiques émanant du Parti auraient plutôt eu tendance à gonfler les chiffres, dans une perspective idéologique car ces couples incarnaient l'idéal de dissolution des identités religieuses ou nationales nées de l'Histoire qu'il fallait annuler pour revenir à un état originel d'indifférenciation : les Slaves du sud (de l'est balkanique). En revanche, depuis la fin de la guerre, les chiffres pourraient être erronés car cette fois vus à la baisse, mais ces couples existent et font des enfants...
C'était déjà le cas, toujours selon les statistiques, pendant la guerre dans les grandes villes de Bosnie comme Sarajevo,Tuzla, Zenica et d'autres encore, il n'y a donc aucune raison que ce phénomène disparaisse.

D. Grcic: Dans vos recherches, vous vous intéressez à ces couples dans une optique anthropologique. Quelle est leur utilité au niveau social ? Vous intéressez-vous aussi aux enfants issus de ces unions ?

E. Chapuis: Je ne souhaite pas leur attribuer une quelconque importance autre que celle qu'ils s'accordent parfois, à savoir le droit d'exister. La grande majorité des gens que j'ai rencontrés et qui concluent ces unions ne les vivent pas comme telles, le qualificatif de 'mariage mixte' leur semble absurde et inadapté. En effet, ce terme désigne généralement des couples qui parlent une langue différente, viennent de pays différents, n'ont pas la même culture etc... Ce ne sont pas des critères pertinents en ce qui concerne la Bosnie (BiH).
L'appartenance à un groupe ethno-religieux différent semblerait être la raison de la mixité de ces mariages mais, de manière très grossière et en vulgarisant à l'excès on pourrait dire qu' il y a assimilation de l'épouse et surtout de la mère au groupe du père/époux et une sorte de dénégation dans le discours des concernés.
La femme est en général naturellement incorporée au groupe de son époux, sans qu'elle se convertisse nécessairement à la religion de ce dernier. Ces deux individus ont en commun d'avoir un rapport relativement souple à la croyance et encore plus à la pratique d'un quelconque culte, et la femme, de la même manière qu' elle va porter le nom de famille de son époux, donnera généralement à ses enfants des noms plus typiques du groupe du père.
Cela dit, ce n est qu'un cas parmi tant d'autres qui fonctionne généralement en zone rurale plutôt que dans les grandes villes de BiH où j'ai pu rencontrer des gens qui avaient élaboré des stratégies d'évitement très originales. Chaque couple a sa manière propre d'évacuer le supposé problème de la différence religieuse ou ethnique, en s'auto-désignant comme athées et Bosniens par exemple, ou en ne s'exprimant jamais sur le sujet (avec les autres et entre eux), ou encore en tentant d'harmoniser leur supposée différence de la manière la plus habile possible : pas de baptême pour l'enfant mais célébration de Bayram et Božić !
Néanmoins, chez tous ces couples et leurs enfants, on retrouve une même difficulté à se situer dans les catégories de définitions disponibles, il y a une gêne par rapport au sujet qui ne s'exprime pas seulement lors de questions venues de l'extérieur, mais également au sein du couple lui-même. Autrefois, le fait de pouvoir être Yougoslave était confortable et tranquillisant alors qu'à présent, les impératifs d'assignation identitaire stricte rendent complexes des appartenances multiples...

D. Grcic: Vous intéressez-vous également aux enjeux sociopolitiques et de droits de l'Homme à partir de votre recherche sur les couples mixtes ?

E. Chapuis: J'avais une idée très naïve du sujet au départ, je pensais que cette mixité amoureuse était de type 'militant' (pour reprendre la typologie de Gabrielle Varro), mais le terrain impose une autre réalité : la plupart des gens ne voient pas en quoi on peut qualifier leur union de mixte, c est une terminologie qui leur est imposée par la société.
D'une part par les nationalistes locaux qui voient dans le pire des cas les unions 'mixtes' comme un processus de désintégration du groupe ethnique, et d'autre part par les étrangers arrivés pendant la guerre qui tendent à imposer une vision du monde dite démocratique en BiH et, par exemple, instrumentalisent ces couples en en faisant les émissaires d'une cause, c 'est-à-dire une société dont on évacué le passé et l'identité, qui serait toute prête à se dévouer au système économique, culturel et politique imposé à la Yougoslavie désintégrée.
C'est en tout cas de cette manière que lors des rencontres se sont exprimés les intéressés : ils oscillent entre le refus des stigmatisations nationalistes et la crainte d'être absorbes par l' "Occident"... Par ailleurs, ils sont bien sûr traumatisés par la guerre et les persécutions qu'ils ont subies, venant parfois de leur propre famille.
Ces couples ont donc une valeur symbolique forte qu'ils refusent d'endosser, et leurs enfants incarnent cette ligne de tension. C'est très intéressant de pouvoir dialoguer avec ces derniers, leur prénom est souvent un indicateur pertinent : certains ont un prénom typique du groupe d'un des parents, plus souvent de celui du père, d'autres ont des prénoms passe-partout comme Ana ou Zlatan, qui n'évoquent pas de groupe particulier (mais c'est sans compter le nom de famille !). Enfin, ces enfants ont parfois des prénoms étrangers venus d'Europe de l'ouest ou des États-Unis, comme Kevin ou Samanta qui évacuent à l'extrême toute possibilité d'assimilation et opèrent une rupture radicale avec tout type de culture présent en BiH. Par là, les parents cherchent à préserver leurs enfants des horreurs qu' ils ont vécues et leurs offrent l'opportunité de s'expatrier facilement 's il le faut'.

D. Grcic: Vous allez prochainement entamer votre Doctorat sur ce thème, pouvez-vous nous en dire plus ?

E. Chapuis: Disons que je suis free-lance pour le moment ! Mais j'ai la chance de bénéficier du soutien académique de Madame Marianne Mesnil et du Centre de Recherche en Ethnologie Européenne de l'Université Libre de Bruxelles.
Je suis également en contact régulier avec des spécialistes de la région qui sont dispersés dans toute l'Europe, et j'ai pu accumuler depuis maintenant deux ans un grand nombre de références en tous genres et un nombre aussi important de pistes de réflexion. En revanche, plus j'avance dans mes recherches, plus je suis surprise de me rendre compte qu'en dehors de quelques articles ou chapitres (dans le meilleur des cas...), le sujet n'est pas étudié en profondeur alors qu'il est presque systématiquement abordé dans un nombre considérable d'ouvrages consacrés aux conflits en ex-Yougoslavie !
Enfin, le plus difficile pour moi fut longtemps de réaliser des entretiens, pour les raisons que vous connaissez maintenant, mais avec la confiance qui s'est installée au fur et à mesure du temps et des rencontres, j'ai pu avoir la chance d'évoquer directement et de manière régulière le sujet dans les derniers mois. J'en suis très heureuse car cette recherche me passionne littéralement et elle offre à repenser le terrain sous un angle nouveau et pertinent. Par ailleurs, si mon travail sur ces familles n'a qu'une visée scientifique, les gens qui y participent avec moi y trouvent aussi un intérêt certain car nous partageons une même curiosité sur le sujet.