A-Ch. Fauvel : Dix ans après la création de YUCOM, constatez-vous une évolution des missions visées par l’organisation ?Biljana Kovacevic-Vuco : L’aventure YUCOM a débuté en 1997 ; nous voulions introduire une nouvelle méthode de travail dans le cadre d’une ONG. Nous étions et sommes tous des professionnels du droit, avocats ou juristes. Les membres fondateurs de l’organisation partageaient tous une opposition vis-à-vis de Slobodan Milosevic. Les travaux se concentraient essentiellement en une aide juridique pour les victimes de violations de droits de l’homme. Les débuts furent très difficiles : pas d’argent, pas de soutien politique. Nous travaillions quasiment dans l’illégalité. Les membres d’ONG subissaient la répression, risquaient une arrestation à tout moment. Mais les choses ont changé le 5 octobre 2000, avec la chute de Milosevic. Notre organisation a dès lors joui d’une plus grande popularité ; nous avions développé un réseau de 20 bureaux d’aide juridique dans tout le pays. Nous avons alors reçu davantage de demandes et d’invitations. Nos missions se sont alors diversifiées : notre objectif est d’améliorer le cadre juridique en Serbie et de permettre le progrès de la démocratie et des droits de l’homme par la mise en œuvre de nouvelles lois. La pression exercée sur les gouvernements successifs a permis un avancement concernant l’accès à l’information, l’amnistie des déserteurs et des prisonniers politiques sous Milosevic. Nous avons provoqué des débats nécessaires : la justice en transition, le rôle de la Serbie pendant les guerres. Nos missions se sont considérablement élargies. Dès 2003, nous nous sommes engagés dans la réhabilitation de Djindjic, assassiné après avoir été la cible d’une propagande féroce. Nous nous sommes attirés les foudres de Kostunica, qui s’est lancé dans une campagne de diabolisation à notre encontre. Ce fut la plus intense que YUCOM ait eu à endurer. Cette diabolisation n’a pas totalement disparu ; les préjugés contre les ONG sont encore conséquents.
Dix ans après la création de YUCOM, nous nous conformons toujours à notre approche juridique : défendre ceux dont les droits ont été violés, et ce, jusqu’aux cours internationales, ainsi qu’améliorer la législation nationale.
A-Ch. Fauvel : A quels obstacles êtes-vous confrontés dans la réalisation de vos objectifs ?
Biljana Kovacevic-Vuco : Il est clair que de nombreux obstacles se trouvent sur notre chemin. Notre image est toujours mauvaise auprès de la majeure partie de la population, image relayée par les medias et les hommes politiques (surtout Kostunica). Nous sommes toujours considérés comme des ennemis d’Etat, des démons, des fauteurs de troubles. Jusqu'à il y a encore deux mois, les attaques à mon encontre et à celle de Natasa Kandic ou Sonia Biserko étaient quasi-quotidiennes. On nous confondait même dans la rue. Mais aujourd’hui, l’atmosphère n’est plus la même. Des études récentes ont montré que certaines ONG sont mieux acceptées et plus légitimes aux yeux des Serbes que certaines institutions officielles. Chaque année, une étude communique les 100 femmes les plus influentes et nous sommes toujours parmi les 100 premières. Et c’est bien parce que nous jouissons d’une telle influence que les autorités cherchent à minimiser nos actions.
Nous ne bénéficions pas de soutien du gouvernement, ce qui pose problème pour nos financements. Maintenant que le gouvernement est « démocratique », les organisations internationales nous poussent à établir un partenariat avec les autorités nationales. Mais nous refusons cet accord ; ce qui nous fait perdre le soutien de certaines puissances étrangères, qui ne comprennent pas notre choix. De surcroît, les ambassades, qui représentent une grande partie de nos donateurs, ont été choquées que nous ayons publié cette étude sur Kostunica ; ils ne comprennent pas pourquoi nous critiquons l’ancien Premier ministre. YUCOM a dû en subir les conséquences financières. Nous avons été « punis » et j’ai été poursuivie en justice à maintes reprises.
Il est encore trop tôt pour définir l’état de nos relations avec les autorités ; j’ai toujours été proche de Boris Tadic. Nous gardons une distance critique vis-à-vis de ses actions : nous étions très critiques a son égard au temps de sa coopération avec Kostunica, et nous le sommes toujours eu égard à sa position sur le Kosovo. Mais nous savons lui apporter notre soutien comme lors de l’arrestation de Karadzic ou de la signature de l’Accord d’Association et de Stabilisation. Il est clair que nous sommes davantage proches du LDP qui concentre les valeurs pour lesquelles nous nous battons.
A-Ch. Fauvel : Entretenez-vous des relations avec des ONG d’Europe ?
Biljana Kovacevic-Vuco : Oui, bien sûr. YUCOM jouit de nombreux contacts. Elles nous envoient des messages de soutien, des invitations- nous participons à des conférences internationales communes et pouvons partager nos expériences. La coopération s’opère sur différents types de projets et à différents nouveaux, de simples conseils à de véritables projets construits ensemble. Nous avons, par exemple, coopéré avec une ONG française, la FIDH, Fédération Internationale des Droits de l’Homme.
A-Ch. Fauvel : Vous inscrivez-vous dans une logique d’anticipation de l’adhésion de la Serbie à l’Union européenne ?
Biljana Kovacevic-Vuco : J’aimerais vraiment que nous entrions dans l’UE. La Serbie est sur la bonne voie mais elle doit continuer à améliorer son cadre juridique et renforcer la protection des droits de l’homme. Dans cette perspective, notre combat pour le respect du droit s’inscrit dans une logique d’anticipation de l’adhésion à l’UE ; le lobbying que nous exerçons sur les autorités pour mettre en place certaines législations ne perd pas de vue les exigences européennes. Nous essayons de conformer le système juridique serbe aux standards juridiques européens indispensables en vue d’une adhésion. La signature de l’Accord d’Association et de Stabilisation est un grand pas en avant et nous sommes impatients de le voir ratifié. De grands changements s’opèrent dans les esprits : petit à petit, la population prend conscience que soutenir l’adhésion de la Serbie à l’UE n’est pas une traîtrise.
A-Ch. Fauvel : Quels projets l’équipe de YUCOM envisage-t-elle de mettre en œuvre dans un avenir proche ?
Biljana Kovacevic-Vuco : De nombreux projets sont en cours. Nous lançons un important programme sur une période de 3 ans, « Institutions in jeopardy ». Nous poursuivons nos projets de coalition avec d’autres ONGs, « Coalition for Tolerance » et « Coalition for free access to Information » ; et nous continuons de soutenir ceux que nous représentons en justice, dont les procédures ne sont pas achevées. Nous souhaitons vraiment nous concentrer sur la mission première de l’ONG, la défense des droits de l’homme. Nous nous sommes portés candidats dans le cadre d’un programme mis en place par la Commission européenne, International Human Rights Standards.
Mais de nouveau, trouver des financements est un véritable problème car seules les ONG soutenant explicitement le gouvernement reçoivent des financements d’Etat. Ces organisations fonctionnent comme des organismes étatiques. Il y a de nombreuses ONGs en Serbie. Mais peu d’entre elles traitent des questions sensibles que sont les crimes de guerre, la coopération avec le TPIY ou les turbulences de la vie politique. Elles cherchent à éviter ces problèmes et n’apprécient pas que nous les abordions.
Notre objectif est dorénavant de trouver une source de financement stable, pouvant s’inscrire dans la durée et suffisante. Mais la Serbie est en transition- il n’est pour l’instant pas envisageable d’attendre des financements de la part de riches philanthropes ; YUCOM ne souhaite pas prendre le risque d’être mêlé à une affaire d’argent sale. Nous menons donc un combat quotidien pour nous faire connaître auprès du microcosme bruxellois et ainsi obtenir des aides. L’Accord d’Association et de Stabilisation ne résoudra pas ce problème ; nous en serons davantage victimes que bénéficiaires.
A-Ch. Fauvel : Quelles conclusions tirez-vous de l’arrestation et du transfert de Karadzic ? Qu’attendez-vous de son procès ?
Biljana Kovacevic-Vuco : L’arrestation et le transfert de Karadzic sont un moment historique pour la Serbie. Je pense que cet événement aura des conséquences positives auprès de l’opinion publique. Lors du procès de Milosevic, le pays n’a pas affronté son passé. Milosevic a « aidé » la population à détester le TPIY, plus que jamais. Je pense que cette arrestation relève d’un pragmatisme politique ; les gouvernants ne laisseront plus les choses se passer comme au temps du procès de Milosevic- il n’y aura pas de propagande anti-TPIY. Ce sera dans l’intérêt de tous d’aborder les crimes commis par Karadzic. Ce procès aura des conséquences sur l’opinion publique, du moins je l’espère. J’espère que ce procès sera l’occasion d’ouvrir le dossier des crimes de guerre et que les medias seront amenés à aborder le siège de Sarajevo, le massacre de Srebrenica. Il est temps d’aborder ces questions. Les changements dans les esprits sont lents mais ce procès peut amener de réels changements dans l’esprit collectif.
Interview réalisée le 5 août 2008 par Anne-Charlotte Fauvel.



